1. Le principe consistant, en classe bilingue, à faire enseigner chaque langue par une maître différent remonte au germaniste français jean Ronjat qui, ayant épousé une allemande, souhaita élever son fils Louis en bilingue français-allemand. Désireux d'éviter toute erreur de comportement, il s'adressa préalablement au phonéticien Maurice Grammont pour lui demander conseil. Maurice Grammont lui répondit: "Il n'y a rien à lui apprendre ou à lui enseigner [...]. Mais voici le point important: que chaque langue soit représentée par une personne différente [...]. N'intervertissez jamais les rôles. De cette façon, quand il commencera à parler, il parlera deux langues sans s'en douter et sans avoir fait aucun effort spécial pour les apprendre" (Jean Ronjat, 1913, Le développement du langage chez un enfant bilingue, Paris, Champion, p. 3). Les époux Ronjat appliquèrent principe aussi rigoureusement que possible et Louis devint parfaitement bilingue en ne produisant qu'un nombre réduit d'interférences rapidement éliminées. Tous les cygnes sont blancs. Les cygnes sont généralement blancs, mais il existe aussi des cygnes noirs. La lumière se propage en ligne droite. Les rayons lumineux s'incurvent dans les champs de gravitation intense. 3. Parfaitement consciente de cette situation, la psycholinguistique acquisitionnelle accumule patiemment les observations depuis maintenant un siècle et parvient ainsi, dans ses affirmations, à un haut degré de certitude et, dans ses prédictions, à un haut degré de probabilité.
Le principe de Grammont-Ronjat
2. Il n'existe pas de preuve du bien-fondé du principe de Grammont-Ronjat au sens où l'on entend le terme de preuve en sciences exactes et il ne pourra non plus jamais en exister. Les mathématiques connaissent les inférences démonstratives, c'est-à-dire les démonstrations véritables: dès lors que l'on définit le triangle comme la surface idéale, engendrée par l'intersection de trois droites, elles-mêmes définies théoriquement, il devient possible de démontrer effectivement que la somme des angles de cette figure est égale à 180 degrés ou, si le tri-angle est rectangle, que le carré de l'hypoténuse est égal a la somme des car-rés des côtés de l'angle droit (théorème de Pythagore).
4. La formule early half immersion, dite chez nous bilingue paritaire, lancée au Pays Basque et selon laquelle travaillent également les classes ABCM et Edu-cation Nationale d'Alsace est nettement en retrait en ce qui concerne la lan-gue 2. Le démarrage de la production en langue 2 dans des classes de ce type est très difficile: il est hypothéqué par le caractère dominant/écrasant de la langue 1. Il le serait davantage encore si la langue 2 était représentée par le même maître que celui enseignant en langue 1. Certaines classes ABCM d'Alsace se sont trouvées accidentellement clans ces conditions (maternelles de Willer et de Franken en 1994 et en 1995, maternelle de Saverne en 1997). Il a alors été chaque fois remarqué que les élèves impliqués développaient ra-pidement en L2 une compétence de compréhension satisfaisante, mais qu'ils avaient tendance a réagir cons-tamment clans leur langue 1 alors que l'ensei-gnante s'exprimait toujours exclu-sivement en langue 2. Ce comportement avait tendance à fossiliser, c'est-à- dire à s'installer de façon définitive et inextirpable. Par bonheur, il s'est trouvé, à Willer et Franken, que l'institutrice concernée a été antérieurement et postérieurement en charge d'élèves de ni-veau verbal et cognitif équivalent et auxquels elle n'enseignait que la L2. Les facteurs maître et classe se trouvant ainsi neutralisés, le retard constaté dans le démarrage de la production en L2 et les insuffisances de prestation enre-gistrées en ce domaine jusqu'au CM2 ne sont donc imputables ceteris paribus (all other conditions being equal) qu'au non-respect du Principe de Grammont-Ronjat. Au sens où l'on entend le terme de preuve en sciences humai-nes (= inférence non démonstrative), le bien-fondé di-dactique du principe de Grammont-Ronjat est donc prouvé pour les classes visant à installer un bi-linguisme institutionnel selon la formule paritaire dans un environnement où la LI est fortement dominante.
5. La mise en place institutionnelle d'un bilinguisme précoce paritaire ou totalement immersif exclut une approche frontale et formelle de la L2. La L2 n'apparaît pas dans un tel cadre comme une fin en soi, mais comme un instrument, un médium mis au service des activités les plus diverses (jeux de toutes sortes, chants, comptines, exercices de latéralisation, de neuro- et de psychomotricité et, le moment venu, acquisition de savoir disciplinaire). Le cerveau humain est ainsi fait que c'est dans cette situation où la langue joue son rôle ancillaire naturel qu'il l'assimile optimalement. C'est dans cette situation qui est celle de l'apprentissage de la langue maternelle que s'enclenchent les stra-tégies naturelles inconscientes qui président à son acquisition. Ces stratégies, qui sont données en partage à tout être humain normalement constitué, sont aujourd'hui connues. Elles sont de nature perceptuelle: elles repèrent et ex-traient les éléments les plus fréquents et les plus saillants de la langue parlée dans l'entourage. Les éléments ainsi filtrés se voient alors attribuer un domaine de validité à la fois inférieur et supérieur à celui que leur fixe plus ou moins arbitrairement le standard: le terme chat désignera ainsi tout d'abord chez un jeune bébé le seul chat de la maison (sous-extension). La formation du concept chat qui s'applique chez l'adulte non seulement au chat de la mai-son, mais aussi a ceux du voisinage et du monde entier ne se fera que progressivement. Parallèlement, l'enfant aura tendance a nommer chat tous les autres animaux quadrupèdes tels les chiens, les chevaux, les vaches etc. qu'il découvrira par la suite (sur-extension). Cette stratégie qui se développe aussi bien sur le plan phonétique et morphosyntaxique que sur le plan lexical pro-duit d'innombrables déviances par rapport au standard. Ces déviances s'éli-minent progressivement et naturellement, la filtration de nouveaux éléments par les jeunes apprenants réduisant à proportion les extensions du champ d'application des éléments acquis précédemment. L'adoption du terme chien restreint d'autant l'extension du terme chat. Ces déviances ne sont pas à considérer comme des erreurs et ne doivent pas être traitées comme telles. Un enfant qui déclare j'a faim ou j'ai ouvri la porte ne commet pas un sacrilège. Il corrige ce que l'on peut considérer comme une irrégularité ou un caprice du standard que ne peuvent justifier que des considérations diachroniques dont il n'a cure. En même temps, il accomplit une travail créateur: les formes j'a et ouvri sont générées par lui. Papa et maman ne parlent pas ainsi. L'enfant impliqué cesse donc de produire du langage par simple imitation (rote learning), il abor-de la phase de l'apprentissage par règle (rule learning). Il finira bien évidemment par adopter tous les caprices de la norme. Si l'on veut bien se représenter que les langues naturelles (c'est-à-dire non artificielles comme l'espéranto ou leslangages de l'informatique) sont des systèmes certes fonctionnels, mais dans les-quels les règles fourmillent d'exceptions et dans lesquels le chaos cohabite avec l'organisation, l'on comprendra que cette stratégie d'approximation optimisante est beaucoup mieux adaptée à son objet d'apprentissage qu'une approche formelle qui n'en appréhende que la portion réduite de régularité.
6. Dans tous les cas connus où le principe de Grammont-Ronjat a eté appliqué en milieu institutionnel (Expérience Delaunay en France, classes immersives canadiennes, Pays Basque français, classes associatives et publique alsaciennes), il est en outre apparu lié au principe d'authenticité de la langue cible. Le recours à des stratégies naturelles suppose ipso facto que la langue 2 soit représentée par un locuteur natif (native speaker) ou par un enseignant possédant une compétence très comparable. Dans la mesure où l'enseignant en question n'enseigne qu'en langue 2, le respect de ce principe de compétence apparaît naturel.
7. Dans les modèles paritaires, le principe de Grammont-Ronjat possède enfin le mérite de clarifier et de simplifier le contrôle de l'utilisation des deux langues.
J. Petit 1998